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le blog de Laurent Tellier

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Evasion, poésie, loufoque, tout ici est permis dans le respect des autres et de soi-même . Un espace de liberté et de partages autour d'un thème commun: l'amour de la langue française.


aux Champs élysées

Publié le 27 Janvier 2022, 09:00am

Aux Champs-Elysées (paroles, musique et interprétation de D. Assein, un des premiers disques Polydor enregistré en 1924 en Allemagne)

 

A bord de sa Turcat-Méry QG de 1923, la voiture des connaisseurs[1], il a fière allure le jeune et prétentieux Pierre Petun (il tient à ce que l’on prononce Peutin, et surtout pas Pétun). Certes, il a une belle gueule, plein de fric mais il est tellement arrogant et méprisant que même les plus grandes fortunes de la République aristocratique se détournent de lui. Quand une fille de bonne fortune s’approche de lui, elle est immédiatement rappelée à ses obligations : n’importe qui mais pas lui. Et là, en ce bel été 1924, il roule sans capote, il n’a pas peur du risque, bravache et détestable avec son chapeau mou, ses gants blancs et son éternel cigare Arturo Fuente au bec. Il descend les Champs à douze à l’heure, pour lorgner les terrasses et dégoter une belle fille, mais justement, c’est dans la belle avenue qu’il n’est pas bienvenu. Les hommes sifflent, brocardent (eh Pétun, c’est pas le onze novembre, fais gaffe à ton cheval blanc etc.) mais il s’en moque : il chasse. Sauf quand on l’appelle Pétun. Là, il voit rouge. Il freine brutalement (à douze à l’heure, pas trop de dégât), saute la porte et vient comme un coq en combat devant l’insulteur. Il jette méchamment son cigare, qu’un passant se presse de ramasser, il en reste au moins trois quarts, écarte les curieux et interpelle le gars :

  • Mon nom est Peutin, et voici ma carte, pour un duel, contactez mon avocat. Vous avez son téléphone au verso.

Puis Pierre Petun s’en va, fier comme Artaban en rallumant un nouveau cigare. Pourtant, passablement énervé, il trébuche en voulant sauter la portière et patatras, le voilà sur le trottoir, tout penaud mais surtout dégarni, sa superbe perruque Heng s’est mise de travers et tombe piteusement sur son œil droit, découvrant un crâne parfaitement lisse.

Pas la peine de vous dire comment les Champs-Elysées se transforment en salle de spectacle, on entend le rire monter jusqu’à l’Arc de Triomphe. Là-haut, on se demande bien quel spectacle amuse autant la foule, alors, on court pour ne rien rater de ce moment de liesse inattendu. Du coup, ça bouchonne, on entend les meuglements des klaxons, si les piétons s’amusent, les chauffeurs vitupèrent et c’est une bien drôle d’ambiance qui s’empare des Champs. Petun est lui aussi prisonnier du bouchon qu’il a provoqué, il est bien obligé d’attendre sous les quolibets et les moqueries, une sorte de remise en place sociale devant une foule immense. Tout ce bazar dure au moins une heure, pendant laquelle les bars font fortune et progressivement, on sent l’atmosphère changer de nature. Les bières et alcools commencent à imprégner les cerveaux et le ton gentiment moqueur devient plus vindicatif tant et si bien qu’on commence à craindre pour Petun, qui, de plus en plus est menacé physiquement. Déjà, on s’en prend au symbole : la Turcat-Méry, on la bouscule, on donne du coup de pied. Le ton monte, certains se rendent compte du danger, on commence à faire une barrière physique, une sorte de chaîne humaine de protection, on demande à Petun de se mettre au volant, c’est plus sûr. La moumoute ayant disparu, c’est un Petun glabre qui tremble de peur et qui mouille son beau pantalon de flanelle. C’est humiliant. D’ailleurs, on commence à dire que c’est du lynchage, les femmes semblaient aller de la moquerie à la pitié, puis elles sont intervenues avec autorité. On laisse partir ce type, il a eu sa leçon, il s’en souviendra. Les moins éméchés des hommes commencent à ouvrir la chaîne humaine pour en faire un couloir sanitaire afin qu’il s’en aille, les bouchons commençant à se résorber. Enfin, une heure et demie plus tard, la belle Turcat peut enfin partir avec de modestes cabossages. Les Champs s’apaisent, ce moment restera dans les mémoires des participants. Or donc, voilà notre fringuant Petun ramené à sa basse condition d’être humain. On imagine bien que cela va lui servir de leçon.

En octobre 1924, trois mois après l’épisode des Champs, Pierre Petun ose retourner sur les lieux du scalp (oui, c’est comme cela qu’il parle de « l’événement »). Il a changé sa Turcat-Méry pour une Citroën 5HP jaune citron (la petite citron), bien plus modeste même si toujours  voyante, il a abandonné la perruque et ne cache plus sa calvitie. Il semble avoir appris la modestie, ce qui, finalement, accroît son charme. Le voilà devenu un jeune homme encore (même sans cheveux), toujours aussi riche mais moins clinquant. On n’a pas oublié le grand moment aux Champs, mais l’image de l’arrogant Petun s’est évanouie, on a oublié l’odieux personnage et le client qui s’est attablé en terrasse (il fait très beau) est un parfait anonyme. Il a aussi troqué le gros cigare contre la Marlboro, qui venait d’arriver des USA. C’était un gars normal, notre Petun. Arrive une Delage GL Labourdette 1924 dernier cri de laquelle descend avec une grâce interminable (ne cherchez pas) une sublime jeune femme, chapeau cloche enfoncé jusqu’aux sourcils, robe vieux rose d’une élégance fort parisienne. Le chauffeur, un peu étourdi par un chauffard qui frôle la Delage, lâche la main de la jeune fille qui s’étale sur le trottoir. Pas de chance, ce jour-là, un journaliste de l’Illustration était là. Photo (discrète) vite réalisée, ça sentait bon pour lui. On s’affaire auprès de la noble demoiselle, pas mal escartignée, robe un peu déchirée du plus mauvais effet et surtout, le chapeau dans le caniveau et la coiffure en vrac. Comme souvent, une chute, ça fait rire tout le monde, les positions ne sont pas contrôlée et là, c’était fort outrageant pour la jeune femme. Puis, on voit bien qu’elle est traumatisée, on la rentre dans le bar et on appelle un médecin. Justement, il y en a un qui sirote un jus d’orange. Le chauffeur, complètement anéanti, ne sait plus quoi faire, il semble devenu fou, il sautille les mains jointes en caquetant comme une poule. La demoiselle n’a rien, mais c’est son honneur qui est blessé. Petun, qui avait assisté à la scène mais n’avait pas réagi, il avait en tête sa propre mésaventure, s’approche de la jeune femme. Sans vraiment savoir pourquoi ni comment, il lui parle de son « accident » au même endroit en été. Les voilà devenus collègues de malheur, du même malheur, au même endroit. Statistiquement, c’est parfaitement impossible, mais bon. Autour du couple, on entend parler : tiens, mais c’est lui, l’autre jour ! La nouvelle fait le tour des environs et se rassemble à nouveau un cortège de curieux. Sauf que c’est le silence qui règne, étouffant, dérangeant, un peu voyeur, ce qui, pour un silence est extrêmement rare. Pas besoin d’être un scientifique des ondes amoureuses (ce qui interdit d’ailleurs d’être amoureux quand on est scientifique des ondes) : les deux accidentés viennent de tomber amoureux. Là, on est dans la mathématique de l’amour : quand on tombe deux fois au même endroit, on s’alite dans le même nid (à peu près…)

On apprendra quand même que la robe déchirée coûtait autant que la Citroën, aussi c’est dans une Packard Single Eight 1924 qu’eurent lieu les fiançailles des deux oiseaux blessés, un mois plus tard.

La morale de cette histoire me direz-vous ? Bien sûr. Il n’y en n’a pas, c’est une bluette sans moralité, on peut tomber de voiture, qu’on soit riche ou pauvre, soit en entrant, comme Petun, soit en sortant, comme la belle demoiselle. Il est donc essentiel de bien respecter le port de la ceinture, soit en montant, soit en descendant, mais on peut l’enlever, entre temps. Pour s’aliter.

 

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